Galerie

Sous les lueurs des aurores

            Alors que nous sommes revenus par la route gelée le jour même, en milieu d’après-midi, tout du moins, juste avant que le soleil ne se recouche et qu’il imprime ses derniers rayons au dos de notre lente échappée vers Tuktoyaktuk … Je dis lente puisqu’à hauteur du 20ème kilomètre, alors qu’un lynx remontait progressivement la corniche d’une des berges du MacKenzie, nous fîmes demi-tour après moult réflexions à vouloir le traquer mais l’animal se fut déjà éloigné hors de notre vue. Ensuite, un peu plus loin, après avoir changé de conducteur, juste avant que le voile obscur de la soirée nous laisse pantois, nous nous sommes arrêtés sur une portion de la route où la glace était visible. Stupeur ! Des bulles d’air s’étaient formées juste en-deçà de la glace et soudainement nous nous rendîmes compte de l’actuel revêtement sur lequel nous roulions. Nous reprîmes illico le volant, plus qu’une petite heure nous restait encore à parcourir. Enfin, la nuit se posa sur nous. Au loin, se discernaient des points lumineux dont ils semblaient statiques mais d’un coup, ils vinrent nous éblouir à la venue du pick up qui les accompagnait. Les repères deviennent flous et il nous faut redoubler de vigilance lorsque le même scénario se réitère par deux fois mais que les points semblent côte-à-côte, comme deux par deux. C’est seulement arrivés à la hauteur du premier chasse-neige que son doublon ne se trouve point à ses côtés mais devant lui. Alors que nous pensions le percuter en plein cul, nous restons sagement à notre place et attendons de le doubler. Après cela, rien de spectaculaire, seulement à quelques endroits où le profil de la route chutait en une forme de gouttière ce à quoi nous pensions aux vagues qui façonnent la glace par en-dessous.

Mais où en étais-je ? J’en perdrais presque le fil de ma pensée conductrice. Voyons-voir …

            Alors que nous étions revenus par la route gelée le jour même, en milieu d’après-midi, tout du moins, juste avant que le soleil ne se recouche et qu’il imprime ses derniers rayons au dos de notre lente échappée vers Tuktoyaktuk, dont je ne relaterais rien de plus, des aurores boréales d’un vert luisant se dessinèrent au premier plan des étoiles polaires. Vision féerique. Dans le village, on entendait siffler à leur encontre. Et les voilà qu’elles se mettaient à danser joyeusement dans les contreforts des cieux.

Galerie

Et c’est reparti …

           C’est un matin comme un autre. La lune est orange. Le ciel, clair, est parsemé d’étoiles. Le silence s’est réparti, omniprésent, sur le village. De temps à autre, le camion d’approvisionnement d’eau le dechire d’un tumulte grondant. Les cheminées des demeures crachent leur fumée qui, au contact de l’air, s’éternise, et devient propre au paysage. Et comme tout autre matin, de vent, il n’y en a point. L’exception faite serait alors que nous sommes samedi et qu’en ce samedi matin, levés plus tôt que l’aube, nous attendons depuis près d’une heure la venue du loueur de trucks. Ce dernier devait se montrer vers 9h ; il ne viendra qu’une heure et demi plus tard. On nous avait pourtant avertis qu’il était d’humeur à festoyer en fin de semaine. Peu importe, le voilà qui arrive, la main sur le klaxon à réveiller tout le voisinage. En entrant dans le truck, une vieille odeur d’herbe folle m’accueille, servie par un sourire fantaisiste imprimé sur le visage du conducteur ; ce en quoi on ne saurait dire si ce dernier était encore endormi, ou bien, perché. Il me laisse le volant avec, pour combler le tout, la moitié du réservoir plein. Dans ces cas-là, il faut savoir rester positif, surtout lorsqu’on entreprend un trip sur la route gelée d’un peu plus de deux heures sans aucune station service en chemin, bien évidemment. Sans vous parler des conditions pour les moins inhospitalières qui règnent dans ces lieux. Bref, nous avons peu de temps devant nous. Pas même assez d’attendre que le magasin ouvre ses portes pour faire le plein. Nous partons. L’avantage est que le jour pointe le bout de son nez dans un décolleté à la fois tendre et craquant. La route nous semblera moins floue. L’oeil rivé sur le compteur d’essence, je n’accélère que prudemment, laissant le truck se lancer sur la glace. Je ne tiens pas en place devant l’aiguille de la jauge qui descend en flèche. Ma pensée ne se résume qu’à une seule chose. « Comment faire pour parcourir toute la distance avec seulement la moitié du plein ? » Dans une lueur de panique, je suis prêt à faire demi-tour, mais, au bout d’un quart d’heure, une espèce d’espoir naît en moi lorsque j’aperçois au loin Tununuk Point. Ça y est, la moitié du périple est accomplit et encore un bon quart dans le réservoir. Quant à l’aiguille du compteur d’essence, elle s’est stabilisée nous offrant une pleine assurance. Autour de nous, les paysages semblent ne varier que de peu, ou est-ce une illusion familière lié au blase du déjà vu. Cependant, il semblerait que la route nous dévoile ses secrets à force d’y passer et d’y repasser. On surprend un renard courir après je-ne-sais-quoi sur le rebord de la berge. Son corps roux se termine en une large et épaisse queue fourrée. En bordure de route, on nous indique les points kilométriques. 45 km. 40 km. 35 km. 25 etc… Après une longue ligne droite, nous passons devant l’embranchement pour Aklavik puis, une série de virages nous amenent dans le port d’Inuvik avec le profil de la ville en fond, sans vous parler des cheminées municipales qui crachent leur fumée dont celle-ci s’éternise en un véritable bulbe dans le bleu polaire du jour naissant.

Galerie

Back home

             Une fois les deux trucks loués et chargés d’ordinateurs, de meubles et de fourniture, nous repartons avec la DRH et l’informaticien. Direction Tuktoyaktuk. Cette fois, je serais au volant. Ma première sur la Mackenzie Delta Ice-road reliant Inuvik et Tuk. L’opportunité, pour moi, de m’exercer à conduire sur la glace, mais sans faire patiner l’engin. La DRH se trouve à mes côtés. Il est 2h de l’après-midi lorsque nous partons, il fait encore jour mais pas pour longtemps. Nous retrouverons le coucher de soleil d’ici peu sur la route, à travers le rétro. Nous suivons l’informaticien à bonne distance puisque un voile de poudreuse soulevé en son derrière nous bouche la vue. La route ne donne pas l’impression, à proprement parler, de se trouver sur de la glace. Et encore moins au-dessus de l’eau … glaciale. Une bonne couche de neige tassée a été laissée par les agents d’entretien. Cela ressemble bien plus à une route dans un décor finlandais. Excepté que les berges, de part et d’autre du canal du Mackenzie, nous dominent de quelque hauteur. Dans la même mesure, le tracé peut  dessiner de temps à autre de longs et larges coudes, des virages à l’équerre dont il faut négocier, et aussi de longues et paisibles portions droites. Quoi que paisible ! A peine dépassé le km 45, la route plutôt lisse jusque-là se métamorphose en un terrain accidenté avec ornières et soubresauts multiples. L’engin valdingue dans tous les sens. Il nous faut tour à tour nous accrocher in extremis. Heureusement, le pick up de l’informaticien devançant nous prévient des endroits où freiner d’urgence au supplice de se ramollir dans un trou. Passé cette étape d’un peu plus de 50 kms, nous retrouvons une route lisse, sans neige tassé. Juste de la glace. Tel un vrai billard. Le truck peut reprendre sa vitesse de croisière et faire cracher cette poussière blanche sur des mètres comme une comète et sa chevelure radieuse. Bientôt, on voit surgir les pingos s’élever sur l’horizon comme une armée invincible et statique. Leur forme pourrait s’y méprendre ; certains mamelons arborent une semblable dimension. Ce sont des monts qu’il est bon de se blottir. A l’opposé, Bar-C, Swimming Point, jalonnent la route avec ses cuves et ses bâtiments en Algeco. Anciens points de ravitaillement durant l’exploration pétrolière, les déchets laissés persistent à travers les décennies comme des fantômes d’outre-tombe dont on n’a pas oublié. Les derniers rayons du soleil nous projettent de vagues lueurs d’espoir et c’est dans la pénombre que nous apercevons au loin les points lumineux et diffus que nous renseigne le hameau de Tuktoyatuk. L’Ice-Road se termine en une succession de virages doublés à l’équerre avant d’atteindre les rues froides mais, bientôt, le logis habité d’un doux réconfort se trouve à portée de main.

Galerie

Nouveau départ

     A la suite d’une bonne crève qui avait duré plusieurs jours de trajet durant lesquels nous remontions petit à petit dans le Grand Nord, le boulot a repris, ou du moins commencé. Le deuxième lundi du mois, je partais pour Inuvik, remplir des papiers, faire un état d’avancement avant que tout puisse réellement commencer. La route gelée avait ouverte vers la mi-décembre. Ce fut en minibus que je rejoignais la ville. Kenny, le chauffeur, deux passagers, un homme et une femme, avec toute leur sagesse respectueuse, et moi-même sommes partis à 9h du matin ; il faisait encore nuit. Le croissant de lune brillait à l’orangé sur tableau noir où seulement quelques étoiles figuraient. Le minibus fonçait à travers la nuit polaire, un faible jet lumineux le précédant. Kenny, de ses yeux sombres et ses pupilles dilatées, bien plus dilatées que celles d’un homme des régions équatoriales, semblait voir pour le plus clairement sur une bonne centaine de mètres devant lui. Il se faisait confiance, connaissant la moindre parcelle de la route, et appuyait sur la pédale à atteindre une vitesse de croisière de 100 km/h, sans jamais déraper dans les virages à l’équerre. Derrière nous, les lumières de Tuktoyaktuk rétrécissaient à vue d’œil jusqu’à disparaître. Nous devenions soudainement une petite luciole au milieu de nulle part, dans un néant total, sans rien à ne se rattacher, ni repère, si ce n’est que l’objectif à atteindre. Puis, le jour, peu à peu, avec toute la nonchalance d’un paresseux, se montrait. Sur notre gauche, la côte devenait moins sombre, suivie par des collines, parfois des pingos ici et là, jusqu’à ce que nous atteignons Tununuk, ou Bar-C. La dame se retourna vers moi pour me raconter qu’autour de cette colline, les Inuvialuit se sont joints les mains avec d’autres esquimaux en une ronde de paix. C’est devenu un point particulier où les locaux s’y arrêtent pour une pause cigarette. La coutume veut que l’on fasse une grimace devant la colline, ou que l’on dépose un paquet de clopes à son pied, en guise de porte-bonheur. Le convoi reprit, Kenny nous annonçant qu’il ne restait qu’une petite heure avant d’atteindre Inuvik. Sur notre gauche, les montagnes Richardson, à pente raide mais d’un toit plat, nous jalonnaient de près. Les sapins faisaient également leur apparition, plutôt timide ou accolés en groupes, mais, comme crispés par le froid, se tordaient en des positions farouches. La route descendait, rectiligne, mais bientôt se chargeait de congères en un terrain accidenté où Kenny ne désaccélérait en rien, tout en sachant essuyer les secousses. L’aurore s’était enfin réveillée. Elle nous offrait la possibilité d’entrevoir plus loin que ce qu’illuminait le jet des phares. Nous continuons notre échappée, dépassant tour à tour, Reindeer Station, dont abrite un des anciens postes de l’Hudson Bay Company, les engins de déneigement, le croisement avec la route sur Aklavik au km 27, quelques chalets de trappeur postés sur la berge du canal, puis le port avec les navires ancrés dans la glace, avant de voir les fumées d’Inuvik s’éterniser dans le bleu du ciel foncé au-dessus des épineux. La ville semblait dormir par -25°C. Au travers des rues, le minibus rampait en miaulant. Le chauffeur du minibus me déposa à l’hôtel.