Eloquence du soir tombé

Il est dix heures du soir lorsque le soleil descend tendrement se confiner derrière l’horizon, de telle sorte qu’on le remarque une dernière fois. Lentement, le vaste ciel s’éteint de par la lumière répandue dans les lieux durant treize heures la journée. Le village bascule ainsi dans la pénombre et la mer gelée d’une parure crépie  se dépeint dans un bleu pétrole. Clopin-clopant, quelques villageois s’attardent encore dans les rues, les bras ballants. Leur ombre s’étire en une ligne vertigineuse en direction du Nord-Est. Alors, juste avant que les étoiles ne se pigmentent, les bulbes des lampadaires se mettent à vaciller puis, le temps se fige avant qu’elles n’émettent de leur plus puissant jet. Timidement, comme si on attendait que le soleil finisse par se coucher. A cet instant, les couleurs de l’Ouest jaillissent et embrasent la mer gelée de la même manière qu’au lever du soleil. Toutes aussi propres et nettes. D’un étonnant imaginaire. Et pour mieux apprécier cette ambiance, un silence nacré se dépose.

D’étranges jets filiformes se détachent du plafond et viennent épouser des fresques à bandes diffuses, rougies, orangées et rosées, avant que les couleurs ne comparaissent dans un blanc laiteux, mais de ressurgir comme par magie en un bleu merveilleux. Lorsque le soleil est enfin hors du champ horizontal, allant illuminer d’autres parties du monde, les bandes colorées deviennent brouillon, aspergées d’eau, presque fade. On les voit, à la suite d’une longue attente, s’évider de leur couleur et ainsi disparaître à leur tour derrière l’horizon de la mer gelée, comme aspirées en tourbillon émulsionné. Le silence est à son apogée. Cette étonnante perspective se contemple dans la plus grande clarté sonore.

Mais bientôt les chiens, attachés à leur niche par une chaîne en maillon de fer, s’exclament en de longs rauques. On ne saurait les faire taire. On ne saurait ne pas les discerner. Le silence auparavant apaisant paraît presque troublé. Soudain, d’autres cris surgissent de la nuit agrémenter ceux des canidés. Des voix humaines qui se confondent à des invitations animales. On s’appelle. On se répond. Prêt à s’affronter dans le jeu du rituel. Les bêtes sortent de leur terrier en rampant. Les ombres se dressent et deviennent grandiloquentes, terrifiantes. On les discerne, ces crocs pleins de salive sur le point d’entamer la proie. Effarouchés, rouge sont les yeux qui fixent à travers la nuit. Le vent se met à siffler en un large flanc, des abîmes jusqu’au contrefort des cieux. On ne saurait se sentir plus à l’abri que sous un toit doté d’une cheminée qui crache un long fumet vert mouvant.