Et les étoiles s’arrêteront de briller

Depuis deux mois que nous sommes revenus à Tuktoyaktuk, nous sentons quotidiennement les journées se rallonger. De près de trois heures de soleil par jour, nous sommes maintenant passés à plus de dix heures. En outre, nous gagnons une heure de soleil par semaine, ce qui semble stupéfiant. J’avais déjà remarqué que chaque matin est différent lorsque je me rendais au travail à pied. Je pouvais à vue d’oeil me rendre compte de la différence d’un lever de soleil au suivant. Et ainsi de suite. Il y a deux semaines, je me suis étonné quand je suis sorti de chez moi à la même heure que tous les jours d’avant et que déjà il faisait jour. Pour la peine, je n’avais pas besoin d’écarquiller les yeux pour avancer. C’était peut-être chose gagnée. Mais ce que je perdais en définitive furent ces levers de soleil si singuliers qui donnent une certaine énergie d’avant journée. Par chance, nous avons changé d’heure le weekend dernier pour économiser de l’énergie. Pour mon compte, ce fut une aubaine. En décalant d’une heure, je me réveille avant l’aube, comme au bon vieux temps, et je peux désormais jouir à nouveau de ces réveils quotidiens qu’offrent la sagesse du matin sur le village. Et, depuis une semaine, je revis de revoir ces levers de soleil d’autant plus singuliers.

D’une certaine manière, je sais bien que cela ne durera pas et que, de jour en jour, de semaine en semaine, nous allons perdre des portions de nuit se détacher en fragments émiettés pour regagner le coeur du soleil. Dans un mois, la nuit tombera seulement pour nous accompagner durant notre sommeil. Puis, d’ici à trois mois, le soleil aura gagné la partie en dominant la lune. Et les étoiles s’arrêteront de briller.

Alors, j’essaye de prendre en clichés ces purs moments d’éveils avant qu’on puisse les voir disparaître, comme des espèces en voie de disparition. Et, comme des espèces en voie de disparition, et comme la calotte glaciaire qui fond à vue d’oeil, on sait dès à présent qu’il est déjà trop tard, que même si tout le monde y mettait du sien dès maintenant, la  glace ne s’arrêtera pas de fondre, les espèces disparaîtront quand même. Comme la nuit qui se décomposera en miettes.

Mais une chose est sûre. Tout tourne. Ainsi que les cycles. Ainsi que les saisons. Ainsi que la nuit polaire succédant à l’été pleinement ensoleillé. Nous savons que, un jour ou l’autre, les choses tourneront pour une certaine autre normalité. Il faut juste savoir être patient, et savoir accepter le devenir, pendant un court instant, quitte à se priver de bons moments. Comme ces levers de soleil si singuliers.