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Nouveau départ

     A la suite d’une bonne crève qui avait duré plusieurs jours de trajet durant lesquels nous remontions petit à petit dans le Grand Nord, le boulot a repris, ou du moins commencé. Le deuxième lundi du mois, je partais pour Inuvik, remplir des papiers, faire un état d’avancement avant que tout puisse réellement commencer. La route gelée avait ouverte vers la mi-décembre. Ce fut en minibus que je rejoignais la ville. Kenny, le chauffeur, deux passagers, un homme et une femme, avec toute leur sagesse respectueuse, et moi-même sommes partis à 9h du matin ; il faisait encore nuit. Le croissant de lune brillait à l’orangé sur tableau noir où seulement quelques étoiles figuraient. Le minibus fonçait à travers la nuit polaire, un faible jet lumineux le précédant. Kenny, de ses yeux sombres et ses pupilles dilatées, bien plus dilatées que celles d’un homme des régions équatoriales, semblait voir pour le plus clairement sur une bonne centaine de mètres devant lui. Il se faisait confiance, connaissant la moindre parcelle de la route, et appuyait sur la pédale à atteindre une vitesse de croisière de 100 km/h, sans jamais déraper dans les virages à l’équerre. Derrière nous, les lumières de Tuktoyaktuk rétrécissaient à vue d’œil jusqu’à disparaître. Nous devenions soudainement une petite luciole au milieu de nulle part, dans un néant total, sans rien à ne se rattacher, ni repère, si ce n’est que l’objectif à atteindre. Puis, le jour, peu à peu, avec toute la nonchalance d’un paresseux, se montrait. Sur notre gauche, la côte devenait moins sombre, suivie par des collines, parfois des pingos ici et là, jusqu’à ce que nous atteignons Tununuk, ou Bar-C. La dame se retourna vers moi pour me raconter qu’autour de cette colline, les Inuvialuit se sont joints les mains avec d’autres esquimaux en une ronde de paix. C’est devenu un point particulier où les locaux s’y arrêtent pour une pause cigarette. La coutume veut que l’on fasse une grimace devant la colline, ou que l’on dépose un paquet de clopes à son pied, en guise de porte-bonheur. Le convoi reprit, Kenny nous annonçant qu’il ne restait qu’une petite heure avant d’atteindre Inuvik. Sur notre gauche, les montagnes Richardson, à pente raide mais d’un toit plat, nous jalonnaient de près. Les sapins faisaient également leur apparition, plutôt timide ou accolés en groupes, mais, comme crispés par le froid, se tordaient en des positions farouches. La route descendait, rectiligne, mais bientôt se chargeait de congères en un terrain accidenté où Kenny ne désaccélérait en rien, tout en sachant essuyer les secousses. L’aurore s’était enfin réveillée. Elle nous offrait la possibilité d’entrevoir plus loin que ce qu’illuminait le jet des phares. Nous continuons notre échappée, dépassant tour à tour, Reindeer Station, dont abrite un des anciens postes de l’Hudson Bay Company, les engins de déneigement, le croisement avec la route sur Aklavik au km 27, quelques chalets de trappeur postés sur la berge du canal, puis le port avec les navires ancrés dans la glace, avant de voir les fumées d’Inuvik s’éterniser dans le bleu du ciel foncé au-dessus des épineux. La ville semblait dormir par -25°C. Au travers des rues, le minibus rampait en miaulant. Le chauffeur du minibus me déposa à l’hôtel.